13.11.2008
Frous-Frous
petite lecture du soir de Philippe Delerm
extraits de ...
La première gorgée de bière
et autres plaisirs minuscules
Frous-Frous sous les cornières
Dans la vitrine se déploient des caracos fleuris, des soutiens-gorges balconnets, des culottes échancrées dans des tons de fraîcheur, de pois de senteurs mauves et bleues, quelques photos de modèles alanguis arborent des ensembles noirs plus sulfureux. Les allusions démoniaques de ces dessous soyeux sont-elles vraiment démenties par le sourire franc des cover-girls qui vous regardent en face, sans arrière pensée apparente ? Sans doute est-ce au contraire le comble de la perversité. On entre là avec un alibi des plus humbles, des plus honnêtes :
Tu passeras me prendre des boutons-pression chez Mme Rosières ?
Mme Rosières ! Oui, la tenancière de cet émoustillant comptoir d'ambiguités officielles affiche un nom de pruderie fanée. [] Dehors il faisait lourd,d'une chaleur orageuse [] Mais chez Mme Rosières, il fait bon, il fait crème – la couleur de tous ces minuscules tiroirs qui s'empilent jusqu'au plafond.[] Au fond du magasin, le frou-frou cède la place au canevas : biche aux abois, gitane langoureuse, chanteur sucreux, paysage breton. Mais c'est autour du comptoir que s'affiche le trésor des lieux. Il y a d'abord, rangés par ordre croissant de taille sur des plaquettes de cartons blancs, des boutons de toutes formes. Émaux utilitaires, camées pratiques, ces bijoux du raffinement ordinaire n'ont de sens que par juxtaposition avec leurs semblables. Ce serait un sacrilège d'acheter les verts pâles, et de les priver de la contiguïté des verts prune, des verts émeraude, et des roses corail. La même irisation complémentaire préside au rangement des bobines de fil, sur le présentoir mural qui fait chanter une palette d'infimes dégradés. []
Si Mme Rosières a toute sa vie maintenu la tradition de la lingerie fine, c'est sans doute qu'elle en a adopté à sa manière quelques tentatives, quelques coquetteries, quelques audaces. A son âge, évidemment... Mais c'est peut-être là le secret de cette atmosphère si précieuse et si fraîche qui flotte à l'ombre des cornières. Le caraco fleuri que porterait Mme Rosières ne serait pas destiné au contentement de quelques brutalité mâle, ni à l'autosatisfaction d'une jeune femme à son miroir. Non, ce serait un caraco parfait, un ascétique caraco choisi pour l'absolu de sa couleur, de sa texture. [] Voilà pourquoi malgré la modestie de son tablier bleu Mme Rosières reste imperceptiblement nimbée d'une aura singulière : elle est la vierge du frou-frou.
si vous n'avez jamais ressenti cela, filez dans une mercerie-bonneterie !
22:21 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

Commentaires
Jolie cuisse !
Ecrit par : Barack | 14.11.2008
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